Nouvel âge, vieille planète
En 1999, j’ai tenté un exercice que j’ai regretté depuis
: écrire un roman sur les mouvements de libération
individuelle qui secouent nos sociétés depuis quelque
temps. Le résultat : L’évangile selon Sabbitha, un livre
sur la venue de la première femme-messie. J’ai beaucoup ri
pendant la rédaction du livre, mais à sa sortie, j’ai
compris que j’étais seul à avoir pigé
l’énorme farce historico-culturelle derrière le roman.
Un monsieur qui s’appelle Brian Brett a osé
le même coup dernièrement. Heureusement pour lui, il a
adopté une approche plus comique, et je pense que son voyage au
bout de la libération va trouver plus de preneurs. Son roman
s’intitule Coyote (Thistledown Press, 2003). Coyote, c’est le nom du
personnage principal. Moitié homme, moitié mythe, Coyote
est un éco-terroriste à la retraite qui vit dans une
cabane construite dans un arbre, et de qui émane une
présence bouddhique. Coyote, c’est aussi un nom de guerrier, car
le personnage est déjà parti en guerre contre les
compagnies qui polluent l’environnement.
L’éco-terrorisme est une invention de la côte du
Pacifique, de la Colombie-Britannique, plus précisément,
et c’est là où se déroule l’action du roman.
Coyote fait sauter des ponts qui mènent à des sites de
coupes à blanc. Coyote incendie des centres commerciaux. Coyote
libère les animaux des parcs zoologiques – quoique plusieurs
refusent leur libération et restent dans leurs cages. Coyote
sabote des usines, et dans celle de ChemCity, il a trouvé la
mort, selon les rumeurs.
L’écoterrorisme repose sur une série
de paradoxes qu’explore le roman. Faut-il tuer des gens pour
protéger l’environnement ? Faut-il les priver d’emplois en
faisant fermer leurs usines ? Dans ce livre, on trouve aussi le
débat sur la place des humains dans l’écologie :
faisons-nous partie ou non du monde naturel ? Certains activistes de la
Colombie-Britannique allaient jusqu’à planter d’énormes
clous dans les arbres destinés à être abattus.
Cette pratique mettait en danger la vie des ouvriers forestiers, mais
protégeait celle des arbres. Laquelle vaut le plus cher selon
l’opinion de ces activistes ? C’est un débat qu’on ignore en
général au Québec, mais Brian Brett fait de
telles préoccupations le centre de son livre.
L’auteur est aussi conscient des paradoxes qui
sous-tendent les mouvements de libération individuelle. Dans son
livre, la libération naît du traumatisme. Parmi les
personnages, le roman met en scène Janwar Singh, un agent de la
GRC affecté aux homicides. Étant simultanément sur
la piste d’une femme disparue et sur celle de Coyote, Janwar fait la
rencontre de Wren, femme menue qui tient un centre de santé
holistique. Tout ce qui existe de « nouvel âge » se
trouve dans son établissement de mieux-être. Mais
l’équilibre, Wren l’a atteint seulement après une
âpre lutte contre le cancer. La libération de ses poisons
intérieurs, ça se paie très cher.
Brett évoque avec poésie le monde
naturel que nous sommes en train de perdre. Il sait qu’il est
déjà perdu, à toutes fins pratiques, ce qui fait
de Coyote un livre mélancolique, malgré les personnages
farfelus et l’exubérance du propos : nous n’avons rien pour
remplacer le monde que chaque jour nous détruisons.
L'auteur
est chroniqueur littéraire à La
Presse et a publié plusieurs romans